 |
"Ah,hé bien, vous aussi, ils vous ont..." |
-« Ah, hé bien vous aussi, ils
vous ont…
On va avoir le temps de faire connaissance ! Mon nom c’est…
On se présentera plus tard… sinon
vous risquez de … d’avoir des idées préconçues.
C’est que je suis assez connu dans le
pays !
Mais ici nous sommes tout nus !
A poil, hein !
Il faut se montrer comme on est, je
suppose.
Remarquez, tant mieux ! Oui, je
ne sais pas si je devrais dire ça, mais un peu de repos, en quelque sorte, ne
fait pas de mal. Et dans notre métier, les vacances !
J’imagine que vous aussi vous avez dû
être assez actif, oui et bien sans vouloir vous flatter, je dirais que ça se
sent. Ca… Je suis sûr que vous êtes un homme d’action, non ? Fatigué,
hein… je ne veux pas vous empêcher de dormir.
Ne me répondez pas si ça vous
dérange… cependant, laissez-moi vous dire quelques mots. Ca fait si longtemps
que je ne me suis pas retrouvé seul avec
quelqu’un ! Et là, on peut dire que la situation est assez idéale,
non ?
C’est vraiment parfait pour les
confidences, leur machin ! on risque pas d’être dérangé !
 |
"Vous êtes peut-être...l'un de mes ennemis... les plus redoutables !" |
 |
"Vous allez attraper des crampes dans les mollets, écrasé comme ça..." |
Si ça se trouve, on se connait,
qu’est-ce que vous en dites ? Non ! Ne répondez pas, c’est encore
plus drôle comme ça ! Faisons durer le suspens !
Vous êtes peut-être l’un de mes
ennemis les plus redoutables ?! Non, non, je blague. Vous m’avez l’air
très sympathique, au contraire. Très… je ne sais pas, je sens qu’on a quelque
chose… une sensation, comme ça.
A mon avis, vous et moi, on se
ressemble.
Enfin, permettez-moi quand même de
vous dire que vous devriez changer de position. Vous allez attraper des crampes
dans les mollets, écrasé comme ça !
Je dis ça, mais, si vous êtes bien…
 |
"Vous pensez que je suis un monstre d'égoïsme..." |
Pour tout à l’heure… je plaisantais. Ca se voit tout de suite que
vous êtes d’une sacrée trempe, vous.
Je suis sûr que vous êtes ce qu’on
appelle un chef ! Vous voyez ce que je veux dire… C’est vrai, c’est
important dans un groupe, il faut quelqu’un pour diriger.
Et certains sont faits pour ça. Dont
je suis. Et vous aussi, j’en suis sûr.
Vous me direz que le pouvoir est
utile et bénéfique tant qu’on n’en abuse pas. Ca, je vous l’accorde !
Mais à vrai dire, la tentation est
grande ! Ouais, c’est dur, vraiment, la tentation est grande.
Comme qui dirait quasiment inhumaine.
Je sais ce que vous pensez. Vous
pensez que je suis un monstre d’égoïsme. Que je n’ai jamais cherché que mon
intérêt personnel. C’est facile pour vous de parler ainsi. On voit bien que
vous n’avez jamais été prisonnier du pouvoir.
Prisonnier du peuple.
Vous croyez que je plaisante. Que
j’exagère.
Non, monsieur, prisonnier, c’est
exactement ça !
 |
"Allons, jouez votre rôle jusqu'au bout..." |
Comment
vouliez-vous que je fasse ? Vous auriez eu une meilleure idée, vous, avec
tous ces esclaves qui réclament châtiments et souffrances… Et si vous ne leur
en donnez pas assez, ils vous menacent des pires maux.
C’est eux ! Tout est de leur
faute ! Moi, je ne voulais pas. Enfin je veux dire je voulais…
communiquer… Mais ça, ils ne veulent pas !
Vous êtes le chef ! hurlent-ils,
alors prouvez-le ! Ah, on voit bien que vous n’avez jamais été confronté à
cette masse indécise, veule, cruelle, assoiffée de douleur.
Ce n’est pas assez, réclament-il sans
cesse !
Ce n’est jamais assez !
Nous sommes encore trop libres. Ne
nous laissez pas dans cet état, vous voyez bien à quel point c’est dangereux.
Le doute finit par s’installer en nous, et par cette ouverture, toutes sortes
d’idées malsaines peuvent s’infiltrer dans nos esprits fragiles.
Protégez nous contre nous-mêmes. Ne
nous laissez pas seuls. Surtout ne nous laissez pas seuls face à nous-mêmes,
sinon…
Mais moi, je ne voulais pas ça.
Ce n’est pas ça que je voulais.
J’aurais voulu les toucher, les aimer,
qu’ils m’aiment, dans la douce chaleur de leur animalité.
Pas question ! Ne nous touchez
pas ! Prouvez votre force !
Votre force, tu parles !
Tenez nous en respect. Tenez nous à distance.
Faites vous craindre. Sinon, nous vous mordrons !
Et moi j’implorais. J’aurais voulu un
geste, un regard. Le sentiment d’appartenir à la même espèce qu’eux. Mais non,
impossible, vous n’y pensez pas, vous ? Et leurs rires sardoniques éclataient
cruels, sans merci.
Vous êtes un tyran, soyez un tyran
jusqu’au bout ! Vous n’allez pas nous faire croire, allez ! Nous ne
sommes pas nés de la dernière pluie !
Nous savons bien ce que c’est qu’un
despote. Allons, jouez votre rôle jusqu’au bout. Cessez de vous lamenter.
Et les crocs menaçants sortaient de
leurs babines, et leurs regards meurtriers s’allumaient dans la nuit.
 |
"Et toujours leur regard s'est détourné..." |
Je sais, vous
n’y croyez pas.
Vous ne me plaignez pas. Vous pensez
aux morts. Aux corps mutilés. Aux familles désunies. Aux injustices. Et vous
vous dites : Cause toujours, mon bonhomme. Ce n’est pas ainsi que tu
rachèteras tes péchés.
Vous avez raison. Ne me plaignez pas.
C’est impossible. Comment peut-on plaindre un homme tel que moi ?
Mais j’ai… j’ai essayé. Je suis allé
vers eux. J’ai tendu mon regard vers eux. Et toujours leur regard s’est
détourné, et toujours cette haine implacable.
Croyez vous, croyez vous vraiment que
ce soit moi qui ai réclamé ces têtes, ces absurdes condamnations ? Je ne
supporte pas la vue du sang, et l’injustice me plonge dans un profond état de
terreur.
C’est le peuple qui réclamait ces
têtes.
C’est lui qui réclamait :
« Du sang ! », et gare à moi si je tardais à obéir.
 |
"Le pouvoir doit être fort, me disaient mes conseillers..." |
Le pouvoir doit être fort, me
disaient mes conseillers, me disait-on de toutes parts. Le pouvoir doit être
impitoyable et ne jamais s’embarrasser de sensiblerie, sinon… ce n’est plus le
pouvoir, et alors…
Les tyrans que l’on abat sont ceux qui
n’ont pas su assumer leur tyrannie, me chuchotait-on.
Ecoutez la voix du peuple qui demande
de la souffrance. Donnez au peuple ce qu’il demande. Vous êtes là pour
ça. »
Voix
Off :
« Construisez un royaume, pour
vous amuser, sans cela vous risquez fort de vous ennuyer. Et vous savez ce
qu’il advient lorsqu’on s’ennuie : on meurt.
Fabriquez des poupées. Disposez-les
dans votre royaume, jouez avec comme si vous étiez de nature divine. Mais un
dieu capricieux, illogique, un vrai enfant gâté.
Faites subir, régner votre loi.
Punissez toute tentative de résistance. N’écoutez que votre soif de pouvoir.
Amusez-vous, enfin. Joyeusement,
pleinement.
Echappez à cette vraie pesanteur plus
pesante qu’aucune autre ici : celle de la tristesse.
Vous avez certainement mérité de
vivre. Sinon que faites-vous ici ? Reposez-vous. Délassez votre esprit.
Lavez-vous, lavez-vous, lavez-vous. »
.....................................................................................................
-« Hein, qu’est-ce que vous en
dites, vous ? Qu’est-ce que vous en dites ? Est-ce que vous avez une
belle théorie, le philosophe ?
Vous et vos congénères avez toujours
une belle théorie toute prête dans un tiroir, pour toute occasion !
Vous avez bien une opinion ?
Vous n’allez pas m’imposer ce silence
éternellement, hein, dites ?
D’accord, vous réfléchissez à la
question ! Vous pesez le pour et le contre ! Mais il y a des limites…
hein ! … Si vous n’êtes pas d’accord avec moi, dites-le !
Je veux dire, je suis prêt à tout
entendre. Les philosophes, ça me connait… J’en ai fait trucider quelques
uns !
 |
"Mais vous n'avez rien à craindre..." |
 |
"Je sais à qui vous me faites penser..." |
 |
"Je vous dégoute, n'est-ce pas..." |
Mais vous n’avez
rien à craindre. Que puis-je contre vous, à présent ?
Je sais à qui vous me faites penser,
silencieux, comme un muet reproche, enfermé dans ce mutisme comme dans une
forteresse. Protégé par votre silence comme par une armure. Alors que nous
sommes deux hommes seuls quelque part sous la pluie, quelque part dans le monde.
Vous me faites penser à l’un de ces
stoïciens méprisants de la réalité, rejetant tout ce qui risquerait de salir
leur esprit, leur pur esprit.
Je vous dégoute, n’est-ce pas. Comme
tout ce qui ne fait pas partie de votre merveilleuse coupole de cristal
immaculé : l’intelligentsia !
Vous savez les gens comme vous, les
grands contemplateurs. Qui ne parlent qu’à mots comptés, c’est le moins qu’on
puisse dire. Qui restent des heures à observer. A méditer. Ce sont les bêtes
les plus dangereuses.
Vous voulez que je vous dise
pourquoi ?
Parce que ce sont les seuls dans le
corps social qui osent concurrencer ma toute-puissance. Oui, leur prétention
est assez burlesque. Ils croient dur comme fer que la pensée est la force
suprême ! Plus grande encore que la mienne. Bande de canailles !

Il n’y a que la mort finalement pour
leur faire entendre raison !
On est bien obligé, n’est-ce pas, si
on veut se faire respecter.
Pourtant, quelles canailles !
Je m’entendais fort bien avec
certains d’entre eux. Il m’arrivait même de les faire enfermer uniquement pour
avoir le plaisir de discuter avec eux. Je leur arrachais leurs secrets, et
ensuite, COUIC !!! Mais vraiment… je les aimais bien ! Je restais…
des heures, avec eux… des journées, parfois… dans des endroits tels que
celui-ci.
Peut-être même ici.
Nous parlions.
Nous parlions
Petit à petit, tout doucement, nous
finissions par oublier l’endroit peu accueillant où nous nous trouvions.
Et nous refaisions le monde.
Si si, je vous assure, quelle audace
extraordinaire. Rien ne les arrête.
Rien ne peut arrêter la pensée
humaine prétendent-ils !
Ca me faisait tellement rire à
l’intérieur… Mais je jouais le jeu. J’adorais ça. J’adorais cela.
 |
"... Et nous refaisions le monde! Si si, je vous assure..." |
Le philosophe m’entrainait dans ses
fantastiques divagations. Je le regardais. Il était tout petit n’est-ce pas.
Minuscule, vu de mon sublime promontoire.
Je pensais… Tu refais le monde… et
bientôt, ta tête ensanglantée roulera dans le panier de son.
Comme c’est drôle !
Comme c’est étonnant !
Comme tout est relatif, n’est-ce pas
merveilleux ?
Et plus le philosophe grandissait plus je me
disais : Petit bonhomme tu vas bientôt mourir.
Mais l’animal ne se doutait de rien.
Les philosophes ne pourront jamais rien comprendre à la réalité. C’est pourquoi
finalement ils sont profondément inoffensifs. Ils ne peuvent pas percevoir
l’infinie cruauté de la vie. Or s’il y a un mot qui qualifie justement la réalité, c’est cruauté.
 |
"Je pensais: - Tu refais le monde..." |
 |
"-Tu vas bientôt mouriiiiir !" |
 |
"Et me voilà, moi, L'invulnérable, l'intouchable..." |
Et me voilà moi, l’invulnérable,
l’intouchable… victime de cette cruauté, par ma seule faute.
Je pourrais dire par ma seule
volonté. Je suis toujours aussi orgueilleux, n’est-ce pas ? On ne se
refait pas.
Me voilà enfin clairement victime de
cette fameuse fatalité, et, je ne me plains pas. Vous avez remarqué ? Je
ne me plains nullement.
Je savoure en esthète, ce magistral
retournement de situation, je jouis de cette merveilleuse absurdité ! Je
me régale de ce paradoxe divin…
Soumis aux caprices de la
foule !
Mais comme je vous l’expliquais ce n’est
un paradoxe qu’en apparence.
Hé… hé… hé, ils ont même réussi à me
mettre dans un trou ! Dans un trou ! Tu te rends compte ?
Hé oui, bien sûr, tu te rends compte.
Ils sont forts, n’est-ce pas ?
Dieu sait ce qu’ils vont faire de moi ?
Hé, d’une certaine manière on peut
dire que c’est moi qui leur ai donné le pouvoir.
Quel cadeau ! Et qu’est-ce
qu’ils vont en faire ?
Peut-être vont-ils me…
Hé ! Ma vue les insupporte tant
à présent.
Ils ne peuvent plus accepter mon
existence.
Je suis à leur merci.
A leur merci.
 |
"Je suis à leur merci, à leur merci..." |
Bientôt un homme
en noir… c’est moi qui le payais jusqu’à hier… va venir me chercher, et je vais
me jeter à ses pieds, le supplier, il me repoussera du pied, me crachera au
visage. Il sera passé directement de la soumission à la révolte. Sans intermédiaire !
Mais me regarder en face et me donner
un peu de cette affection dont j’ai eu si soif toute ma vie, ça, ils ne l’auront jamais fait.
Pourquoi, pourquoi ?
Tu le sais toi le philosophe ?
Ci-dessous (Articles plus anciens) deuxième partie de la pièce.